Planifier la décarbonation par les ressources locales : le tournant pragmatique que la France doit emprunter
La transition vers une économie bas carbone est un impératif pour atténuer le changement climatique. Mais ce n’est pas seulement une question d’objectifs de réduction d’émissions : c’est aussi une question de ressources physiques réellement disponibles sur le territoire. C’est ce que met en évidence le récent rapport Eau, sol, biomasse, énergies : Planifier la décarbonation par les ressources locales publié en décembre 2025 par The Shift Project, think tank français engagé sur les enjeux climat-énergie .
L’enjeu ? S’assurer que la France ne répète pas l’erreur d’une transition portée par des objectifs abstraits, sans tenir compte des contraintes matérielles locales, en particulier l’eau, la biomasse, l’électricité et les sols — des ressources clés mais limitées, déjà soumises à des usages non énergétiques et menacées par le changement climatique
Une dépendance aux énergies fossiles encore très marquée… mais très disparate selon les territoires
Selon le rapport, au minimum 45 % des consommations finales d’énergie par département reposent encore sur les énergies fossiles. Cette dépendance, qui demeure structurelle, varie énormément d’un territoire à l’autre : d’un département comme la Lozère avec environ 1,4 TWh à des territoires très industrialisés comme les Bouches-du-Rhône avec près de 55 TWh consommés en énergie fossile .
Cette disparité a deux conséquences importantes :
les capacités de décarbonation ne sont pas identiques partout : les leviers disponibles (report modal de transport, électrification, sobriété) diffèrent en fonction des caractéristiques locales des territoires ;
les chocs sur l’approvisionnement ou les prix des énergies fossiles n’affectent pas tous les territoires de la même manière, ce qui rend les stratégies de transition inégales sans une planification adaptée
Risques accrus de conflits d’usage des ressources locales
Le rapport met en lumière l’accroissement attendu des tensions sur plusieurs ressources critiques :
Électricité
L’électrification des usages — mobilité, industrie lourde, relocalisation — conduit à une forte augmentation des besoins. Dans des départements industriels tels que le Nord, les Bouches-du-Rhône ou la Moselle, les besoins totaux en électricité pourraient augmenter jusqu’à +140 % d’ici 2050, soit des niveaux comparables à plusieurs nouveaux réacteurs nucléaires en capacité de production .
Cela pose des défis logistiques majeurs : renforcer les infrastructures, sécuriser l’équilibre du réseau électrique, et arbitrer entre usages concurrents.
Bois-énergie et biomasse
L’utilisation du bois comme source énergétique pourrait augmenter de +28 % dès 2030 par rapport à 2021, accentuant la concurrence avec les usages industriels du bois et créant des conflits entre territoires qui disposent plus ou moins de cette ressource .
Biomasse agricole
Pour atteindre les plafonds réglementaires d’incorporation des biocarburants (jusqu’à 7 % des carburants routiers), il faudrait mobiliser l’équivalent de 7 % supplémentaires de la Surface Agricole Utile (SAU) nationale, soit un montant comparable à 80 % de la surface totale de la Bretagne — un défi énorme si on cherche à éviter des importations importantes et à réduire les dépendances externes .
Sol et foncier
L’artificialisation des sols, concentrée notamment sur les côtes atlantiques et méditerranéennes, accroît la pression sur un foncier déjà disputé entre agriculture, habitat, industrie et infrastructures énergétiques. À long terme, cela intensifie la concurrence pour l’espace disponible, indispensable à la fois à la production énergétique et aux usages alimentaires ou écologiques .
Le changement climatique amplifie les contraintes
Au-delà de la raréfaction et de la distribution inégale des ressources, le rapport souligne que le changement climatique lui-même modifie les conditions d’accès et de disponibilité de ces ressources.
l’élévation du niveau de la mer et les risques de submersion menacent les terres agricoles et les infrastructures en zones littorales ;
les feux de forêt, les sécheresses et les épisodes climatiques extrêmes influencent la capacité des forêts à produire du bois et à capturer du CO₂ ;
certains sols agricoles deviennent moins productifs ou plus vulnérables à l’érosion .
Ces aléas obligent à intégrer des marges de sécurité dans toute planification, plutôt que de se fier à des projections statiques.
Deux voies pour réduire les conflits d’usage… avec des implications très différentes
Pour atténuer ces conflits potentiels, le rapport identifie deux grandes approches :
Augmenter la disponibilité des ressources par la production ou par les importations, peut permettre de limiter certains conflits d’usage, mais au prix d’une pression accrue sur les infrastructures et d’une dépendance renforcée à des ressources extérieures,
Contenir la hausse de la demande par des leviers de sobriété et d’efficacité en mobilisant des leviers de sobriété et d’efficacité, apparaît au contraire comme une option plus maîtrisable à court terme et plus robuste face aux incertitudes climatiques.
L’étude met en avant que la sobriété notamment énergétique et foncière doit être un pilier stratégique, car elle permet de valoriser les ressources existantes sans intensifier leur exploitation ou leur extraction.
Recommandations concrètes du rapport
Au-delà du diagnostic, The Shift Project formule plusieurs recommandations structurantes pour une planification territoriale efficace :
affirmer le caractère essentiel mais limité des ressources locales et leur rôle dans la décarbonation nationale ;
reconnaître que les territoires contribuent différemment aux leviers de transition selon leurs caractéristiques (climat, démographie, industrialisation) ;
articuler les stratégies de décarbonation avec l’aménagement du territoire via une coopération interterritoriale ;
intégrer des marges de sécurité dans les scénarios prospectifs pour tenir compte des incertitudes climatiques ;
étendre et enrichir les données territoriales disponibles, afin de faciliter des diagnostics précis et comparables ;
former et sensibiliser les élus et agents territoriaux à la planification par les ressources locales
Conclusion : une planification plus réaliste et plus résiliente
Le rapport de The Shift Project n’invite pas à renoncer à la décarbonation, mais à repenser son cadre d’action : sortir d’une logique de simples objectifs nationaux pour embrasser une planification fondée sur les ressources physiques locales, leurs contraintes et leurs interactions.
Cette approche pragmatique est nécessaire pour éviter des arbitrages douloureux et des tensions économiques et sociales inutiles, tout en garantissant une transition qui soit à la fois efficace et équitable entre les territoires







